Escale au 31 Quai des Antilles
Ils déambulent au long du quai des Antilles, par petits groupes, à deux, à trois ou quatre marcheurs, souvent un appareil photographique en bandoulière. Je les observe.
Ils avancent, le pas lent, comme écrasés par la beauté minérale du panorama qui s'offre à leurs yeux. A cet endroit, le fleuve Royal déroule son manteau de traîne gris moucheté d'hermines aux éclats couleur d'argent. Il longe les quais de la butte de Sainte-Anne et clapote les rives de Norkiouse, village légendaire des vaillants et rugissants Capitaines cap-horniers. . Face à eux les quais de la Fosse, comme à la parade, sont déployés les riches immeubles d'armateurs du 18ème siècle, mille yeux encore ouverts sur leur passé. Ce sont les fiers gardiens de la mémoire du port de Nantes, les témoins hautains, immobiles et silencieux d'un commerce maritime florissant. Certains jours, à marée haute et par grand vent de noroît, si vous tendez bien l'oreille vous entendrez monter des quais de la Fosse les échos d'une clameur lointaine. Brouhaha des chants de marins en goguette, des sifflets des boscos rythmant les manœuvres, cris des dockers déchargeant les palanquées des précieuses marchandises, suspendues aux mâts de charge des bricks, goélettes désenverguer, arrivant du bout du monde, bruit saccadé d'étincelles des sabots des chevaux tirant de lourdes charrettes sur les pavés cabossés, roulement sourd des tonneaux, futailles et barriques de vins rouge chargés d'Afrique du Nord et de soleil, sifflets acérés des locomotives à vapeur, grincements aigus des roues de fer des wagons sur les rails, souffle puissant des chaudières projetant dans l'air des points d'exclamation, jurement des équipages, des lamaneurs, halant et déhalant les lourdes haussières de chanvre des voiliers arrivants au port ou en partance. De ces lieux de peine et de sueur, de misère et d'espoir, vous sentirez monter les effluves pénétrantes et enchevêtrées des bois exotiques, des tafias ambrés, les arômes des épices rares, les senteurs des agrumes, de la canne à sucre, des cabosses des cacaoyers, des fardes de café, des feuilles séchées de tabacs blonds et bruns….., alchimie de parfums suaves, capiteux, subtils et enivrants; messagers olfactif des îles lointaines. Détachant leur regard de ces beaux et hauts lieux chargés d'histoires de mer et d'aventures, nos promeneurs reprennent leur marche. Soudain ils s'arrêtent, comme hypnotisés par un personnage au visage de vieux sage, à la barbe blanche, vigie au fronton du hangar 31. Son regard est profond, ses yeux portés vers l'aval du fleuve, tel le Dieu grec Neptune scrutant l'arrivée des bateaux de commerce chargés de mâts et de voiles. Regarde-t-il vers la butte de Sainte-Anne, bloc de granit de ses souvenirs de jeunesse. Là, dans son enfance, il jouait dans le jardin de la propriété de son grand père et grimpait aux arbres avec son frère. D'ici ils observaient la vie affairée, grouillante et bruyante du port de Nantes, des ouvriers des chantiers de constructions navales sur la rive opposée, des quais gris aux géants d'acier vêtus de noir allant et venant à leurs pieds. De là, ils embrassaient du regard le fleuve argenté, puissant, bordé de larges et grasses prairies, dans son cœur des îles aux oiseaux de mer. Peut-être revit-il sa première et périlleuse aventure à douze ans sur un frêle esquif à l'Ile Mabon, et sa tentative échouée, d'embarquement clandestin à bord d'un navire trois mâts en partance pour les Antilles. Un marin, un poète, un écrivain, un aventurier, un visionnaire, le grand homme aux milles voyages extraordinaires hante ces lieux, Jules Verne!. Curiosité, appel de l'inconnu, envoûtement, fantasmagorie des Machines de l'Ile et de ses monstres marins articulés, soufflants et pétaradants figés dans leur subconscient, nos découvreurs s'aventurent et viennent comme les vagues de l'océan sur la plage, s'échouer lentement à l'entrée du hangar 31. Impressionnés par l'immensité de la nef, vont-ils à la rencontre d'une pieuvre géante aux longues tentacules qui les engloutira dans des eaux noires, ou du capitaine Némo l'anarchiste et du Professeur Aronnax, pour s'embarquer à bord du Nautilus et découvrir derrière de grands hublots la beauté des fonds abyssaux?. De l'étonnement, puis de l'émotion devant cette longue et imposante coque tricolore, blanche, rouge et noire, née du rêve un peu fou d'une bande de bénévoles ayant fait le pari de reconstruire à l'identique le second bateau ayant appartenu à Jules Verne.. Le St-Michel II réplique construite d'après les plans d'origine du premier St-Michel est là sur son ber, qui s'offre nu, impudique, aux regards de ses admirateurs, "envoûtés". Comme par magie, nos visiteurs ébahis, se remettent à rêver, repartent à l'aventure, quand les matelots de service, Daniel, Louis, Alain, Dominique…et les autres, racontent l'histoire du vaillant ancêtre et les différents phases de la construction du cadet, ses projets de navigation. Un feu d'artifice de mots, souvent inconnus pour beaucoup des visiteurs, les embarquent au loin, en pleine mer, dans un tourbillon d'images et d'odeur iodée " Hirondelle de la Manche, cotre pilote, varangue, membrure, carvelle, le moine, chêne, iroko, sapelli, pin, étuve, membrure-dévoyée, jambette, tonture, vaigrage, louve, jaumière, safran, barre franche, misaine, flèche, beaupré corne…proue, poupe, baille à mouillage arrière, équipets…..,vite un glossaire des termes marins……,les grands rassemblements des bateaux du Patrimoine Maritime, l'île de Man, l'Europe du Nord, les Pays Scandinave, la Baltique. Chaque question posée obtient une réponse et chaque terme marin employé est expliqué pédagogiquement par nos matelots. Encore tout étourdis par la visite et les commentaires, ils reprennent doucement pied avec la réalité, comme après un long voyage dans un monde merveilleux. Certains dégainent leurs appareils photographiques et mitraillent tels des canonniers en plein abordage, un autre, laisse un témoignage sur le livre d'or, "Confierez-vous la barre du St-Michel II à un jeune capitaine de quinze ans?", la plupart emportent précieusement un souvenir acheté à la boutique bleue, comme le témoin d'un moment de bonheur, d'une courte et heureuse évasion. Il me semble que dans leurs yeux il y a un peu d'eau de mer, qu'ils sont devenus un peu plus bleus. Magie du décor, des mots, du bateau, de l'aventure, de l'ailleurs, de Jules Verne !. Magique!


